Catégorie : États-Unis

  • Édifices de prestige : quelles commémorations?

    L’espace médiatique mondial étant vampirisé par un nombre incalculable de sites où le culte de la personnalité, nourrie par un flux de messages et de tweets, l’emporte souvent sur l’information; où des événements, politiques ou pas, sont provoqués pour(?) pouvoir les commenter ou sur des faits dissimulés pour(?) pouvoir y échapper, LA CONSERVATION privilégie une « approche de contre-information dans des billets d’opinions engagés. »

    LA CONSERVATION ayant choisi de prendre le maquis du pseudonyme, certains collaborateurs s’y expriment anonymement, tout en s’engageant à respecter les règles usuelles de la bonne pratique journalistique.

    Par Antal

    Une nouvelle aile de la Maison Blanche et un arc de triomphe à Washington? seulement pour flatter son ego, celui de sa garde rapprochée et de leurs indéfectibles supporteurs? Les médias tant internationaux qu’intérieurs ont abondamment commenté les initiatives. Compléments : des réminiscences historiques.

    Références culturelles et historiques

    Les salles

    Les modélisations 3D présentées aux médias évoquent sans contredit la Galerie des glaces du château de Versailles. Différences : la réalisation de Louis XIV n’a que 800 m²; celle du président des États-Unis atteindra le décuple!

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    Site officiel de la Maison-Blanche

    Recherche commune de prestige, mais surtout atmosphère d’initiés : Louis XIV pour tenir à sa botte les nobles parlementaires qui, alors qu’il était encore enfant, ont ourdi la Fronde et l’ont traumatisé à jamais. Comme lui, l’actuel locataire de la Maison Blanche, pour recevoir les dignitaires qui ne cessent de passer dans leur capitale; mais surtout, pour récompenser ses fidèles séides et ses généreux donateurs.

    Prouesse technique : la Galerie des glaces brille à son époque par une innovation de premier rang, détrônant subitement les verriers de Venise qui en avaient jusqu’alors l’exclusivité : des miroirs de la même dimension que ses immenses baies vitrées. À l’époque, une avancée majeure…

    À Versailles, tout dignitaire étant « monté à la cour ou présenté au Roi » pouvait choisir de contempler la vaste perspective extérieure ou, en se tournant, voir son reflet se réfléchir en même temps que celui des parterres. Avec le laissez-passer d’un minimum de connaissances culturelles : « Et in Arcadia ego! » La consécration!

    Les ouvertures de la Salle de bal n’offriront pas une perspective aussi spectaculaire, loin de là. À quelque 50 m, elles font face au massif bâtiment du Trésor, plutôt morne à force de s’inspirer du style néo-classique.

    Progrès technologiques à Washington : le complexe réseau d’information interne WHCA permet d’équiper la future salle le toutes les connexions possibles et imaginables. Donc de moniteurs TV rivés sur le panel des personnalités de plus haut rang. Çà et là, comme c’est la mode dans toutes les manifestations de cette envergure, traveling sur des personnages à signaler ou à mettre en valeur le temps d’un clip. Pour services rendus à la nation. « Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné. »

    Alors que nul roturier ni simple sujet du Tiers-État n’aurait songé à forcer les grilles de la Demeure Royale, la Salle de bal de la Maison Blanche, elle, sera rigoureusement sécurisée : les gigantesques baies vitrées seront de verre pare-balles; le toit défendu contre les attaques de drones; un complexe militaire en sous-sol permettra de protéger les notables; enfin, les services secrets américains y assureront une surveillance permanente. (On le sait : l’enveloppe budgétaire d’un milliard de dollars demandée pour le financement a été refusée par le Sénat…)

    Comme à la Cour de Versailles, outre les dignitaires étrangers, ne passeront par la Salle de bal que celles et ceux disposés sans retenue à entériner les décisions du Président, à calquer ses déclarations, à promouvoir ses idées, à exécuter ses plans de bataille plus ou moins « démocratiques ». Mais, vu les dimensions, comment se déroulerait un impair comme celui commis avec le Président Zelensky dans le Salon ovale? À Versailles, ce qui se passait au Château, restait au Château. Tous les Castro, Maduro, Poutine et autres savent que c’est un précepte incontournable pour qui veut gouverner de manière autoritaire. À Washington on l’ignore.

    Ce n’est pas un hasard si le Président Macron a choisi la Galerie des Glaces pour signer le protocole d’accord américano-iranien avec Donald Trump (contresigné à distance par Téhéran) autour de 14 points clés : dont cessez-le-feu, réouverture immédiate du Détroit d’Ormuz, levée des sanctions, fonds de reconstruction et surtout négociations sur le nucléaire et le balistique. Que valent symbole, prestige et apparat quand on en connaît le passé (et qu’on consate les atermoiements du présent…)? la proclamation de l’Empire allemand en 1871, les traités qui y ont été signés après la première Guerre mondiale (qui ont préparé la Seconde), le tout à rapprocher du mémorandum de Budapest qui a réduit toute velléité d’usage militaire atomique pour l’Ukraine (voir autre texte de laconservation.ca).

    Les monuments

    Technique de construction développée par les Romains, les arcs de triomphe commémorent des victoires militaires, mais célèbrent aussi divers événements importants dans le règne des césars. Celui de Paris a été décidé en 1806 par Napoléon après son éclatante victoire à Austerlitz. Approuvé à peu près en même temps que le rapide succès militaire au Venezuela, celui de Washington est censé célébrer le 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis le 4 juillet qui vient.

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    L’aigle étant commun à la France impériale, à la Prusse et aux États-Unis, on ne s’étonnera pas, comme au-dessus du quadrige de la porte de Brandebourg[1], de le retrouver dans le projet de Washington.

    [1] – Quadrige volé par Napoléon… dont les cendres au retour de l’île Saint-Hélène sont passées sous l’Arc de l’Étoile… Petites histoires dans la Grande…

    Mais faute d’autres hommages strictement militaires – enlèvement de Maduro et fiasco au Proche-Orient -, le flou de l’édifice du Memorial Circle sera voué… à Dieu. Cette référence au pouvoir de droit divin constitue un désaveu du jubilé de l’Indépendance : dès la Constitution et le premier amendement, le nouvel état a « érigé un mur de séparation entre l’Église et l’État », ce qui se traduit par la pléthore des lucratives confessions religieuses aux USA. Même si y est célébrée l’Action de Grâce, et que depuis 1864, l’administration américaine frappe la formule « In God we trust » sur sa monnaie, il s’agit d’un anachronisme dans l’air du temps. Ou plutôt dans celui du pouvoir en place.

    Que trouvera-t-on dans les niches en cul-de-four? Des hommages aux vétérans « ayant servi » ou morts au Proche-Orient? Des éloges à la gloire de l’auteur de l’initiative? Avec une tombe de soldat inconnu?

    Mémorial et mémoire

    Incités par les pressions toujours momentanées de l’Histoire, ces monuments continuellement plus colossaux sont souvent rattrapés, sinon trahis par Elle. L’Arc de Triomphe inachevé est inauguré 30 ans plus tard par le roi Louis-Philippe… pour commémorer le sixième anniversaire des Trois Glorieuses de Paris. Une révolution populaire. Écrasée dans le sang comme celui dont a baigné le soldat inconnu…

    La Colonne de la victoire à Berlin constitue le comble. Pour la commémoration de chaque succès prussien au XIXe siècle (contre le Danemark, l’Autriche et la France), le monument initial de 51 m est composé de tambours de plus en plus allongés. Or, il en compte quatre, pour un total rehaussé de 51 m à 67! Déménagé en 1939 de son emplacement original devant le Reichstag, il a reçu ce 4e tambour… en prévision de la prochaine victoire sur la France!?

    Le régime national-socialiste n’est pas le seul à avoir trop tôt présumé de la victoire. Un quart de siècle avant, Leipzig recevait un monumental mémorial aux soldats allemands (« prussiens, autrichiens, saxons et ceux qui combattaient du côté français(!) » tombés à la Bataille des Nations juste un siècle auparavant. Près d’un demi-million de combattants avaient décisivement sonné le glas des victoires napoléoniennes (dont Waterloo un an plus tard ne sera que la confirmation…) Inauguration par l’empereur Guillaume II peu avant la Première Guerre mondiale un siècle plus tard : la coupole du lourd ensemble évoque un mortier prêt à tirer.

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    Malgré l’inscription de la devise militaire germanique Gott mit uns (Dieu avec nous!), le monument de la Bataille des Nations est l’un des rares à avoir survécu au nettoyage idéologique contre toute célébration de la gloire guerrière de l’Allemagne par les autorités communistes en République démocratique allemande (DDR.) Washington une fois revenue à la normale se posera-t-elle la question : le nouvel arc de triomphe pourra-t-il subsister tel quel ou devrait-il subir d’importants correctifs?

    Mémoire et monuments

    En France, au Chemin des Dames, même symbolique visuelle du mortier au Monument des Crapouillots (le terme d’argot des tranchées usuel pour désigner les projectiles des mortiers…) : au-dessus de l’épitaphe du Souvenir, le boulet qui les a fait mourir. Ce monument conçu dans le flou des traités mêlant le retour à la paix et le souvenir de la guerre, a été bombardé en 1940 dans la suivante[2].


    [2] – Explications : érigé en 1933 en mémoire de 12.000 artilleurs tombés au front, « mutilé » lors de la bataille de 1940, il a été restauré en 1958.


    En France, pourquoi tant de cimetières militaires et de monuments aux morts? Tout d’abord, parce qu’elle disposait déjà d’un Arc de triomphe : il suffisait d’y ajouter une tombe inconnue; ensuite à cause du nombre épouvantablement élevé de victimes; enfin parce que l’Armistice du 11 novembre n’est qu’une « suspension des hostilités après un accord entre les belligérants. » Finalement parce que…

    … tout ça nous ramène à nouveau en Allemagne, puis aux États-Unis. Un mois après l’Armistice, le 10 décembre, les troupes allemandes de retour à Berlin y ont défilé accueillies par une foule nombreuse et des fleurs. Et le discours du chancelier Friedrich Ebert : « Vous rentrez invaincus du champ de bataille. Aucun ennemi ne vous a vaincus[3] ! » Ce point de vue allemand, conforme au terrain militaire et à la définition même d’un armistice (« convention signée mettant fin à des hostilités… »), n’était pas faux. Incontestable l’état d’épuisement de toutes les troupes participant au conflit, toutes déjà plus ou moins décimées par de vains et barbares combats et la grippe espagnole. (Sauf peut-être les Américains qui l’auraient introduite avec quelques soldats contaminés.) Indiscutable la répercussion sur toutes les parties de l’abdication de l’empereur Guillaume II et de Charles Ier Empereur d’Autriche et roi de Hongrie; et le contre-coup de divers armistices signés auparavant. Sournois les traités de Versailles qui ont défini les frontières entre les puissances victorieuses et vaincues et imposé des réparations de guerre astronomiques impossibles à honorer.

    [3] – Ni aucun adversaire n’a foulé le sol allemand. Mais ces derniers n’ont rien gagné non plus à part avoir ravagé la Belgique et tout le nord-est de la France…

    Lors de l’inauguration ou de parades sous les arcs de triomphe, drapeaux, défilés de troupes, flonflons sont à l’honneur. Depuis qu’elles existent, ils sont aussi survolés par les patrouilles acrobatiques nationales crachant les couleurs du drapeau dans leur traînées.

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    Téhéran

    S’il est achevé à temps, le 4 juillet, fera-t-on défiler sous l’Arc de Triumph, comme à l’époque des Césars, le commando des ravisseurs d‘El Commandante Maduro? des artilleurs impliqués dans les terribles bombardements en Iran? les pilotes abattus et rescapés par les combattants d’élite du Pararescuemen (ou PJs?) Mais avec quels équipements? Pas leurs armes, puisque très peu se sont retrouvés sur le terrain… Avec les joysticks des opérateurs de bombardiers et de drones? avec les jumelles dont ils ont scruté les mouvements dans le détroit d’Ormuz? et les pilotes des patrouilleurs de mines?

    Que ce soit aux États-Unis ou en Iran, le peuple dupé ou jugulé les accueillera, jetant des fleurs MAGA ou des pétales de rose du Prophète : bouquets de l’illusion de la victoire. Comme autrefois à Berlin. Vantardises des discours, assurément; détractions des faits, probablement.

    Un anachronisme

    À 10 jours d’intervalle, des troupes défileront à Washington et à Paris : une innovation[4] contre une tradition. Que certains dans l’Hexagone s’expliquent toujours aussi mal que son hymne national résolument belliqueux : « Aux armes citoyens! » Semblable slogan est peut-être ce qui, à Tel Aviv comme à Jérusalem, permet aux Israéliens de se passer de tout ce tralala… qui n’a par ailleurs la vie dure que dans les dictatures.

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    [4] – Sauf pour le défilé du 14 juin jumelant le 79e anniversaire du Président avec le 250e de l’armée américaine… Une première en « temps de paix ». Rien à voir avec notre mouton de la Saint-Jean-Baptiste…

    Et l’«arène »?

    Bien qu’elle en porte le nom, celle de Washington n’a rien à voir avec ses illustres prédécesseurs : installation temporaire, contrairement aux autres édifices, « La Griffe » a fort peu à voir avec le Colisée de Rome dont capacité maximale est estimée entre 50 000 et 80 000 spectateurs[5], patriciens (les nobles) et plébéiens (les autres) plus ou moins confondus. À Washington, même s’il évoque le nom générique de son illustre prédécesseur, seuls quelque 4500 « invités » soigneusement triés seront aux premières loges. Les 125 000 autres en seront séparés et devront se contenter d’écrans géants.

    [5] – chiffre du même ordre que les plus imposants stades contemporains…

    Ce que les deux « monuments » ont en commun, c’est l’évergétisme, « la bienfaisance ostentatoire d’un riche notable en faveur d’une communauté. » Quand même : après l’incendie de Rome par Néron, le financement du Colisée a bénéficié du « somptueux butin du sac de Jérusalem et la destruction du Temple en 70 après J.-C. lors de la première guerre judéo-romaine » menée par l’empereur Vespasien. Aujourd’hui, ces contributions relèvent prétendument toutes du financement privé : outre les géants de la tech, la famille du ministre du Commerce, les financiers usuels, celle du gala d’arts martiaux mixtes UFC Freedom 250 qui tomberait sous le coup du conflit d’intérêt : le Président aurait acheté pour 50 000 $ US d’actions de l’UFC dont le directeur, Dana White, est un allié et un ami proche.

    Et le Bassin réfléchissant du Lincoln Memorial?

    Projeté par le planificateur du District de Columbia, Pierre L’Enfant dès 1 791, le canal de Washington était censé s’inspirer, encore une fois, de la Grande Perspective de Versailles, « plus belle que tout ce que l’on peut imaginer », et comparable en longueur, dans les 2km.

    Pour la perspective projetée, voir ci-dessus l’illustration à travers le vitrage de la Galerie des Glaces.

    Rapidement abandonné après sa construction, ce qu’il en reste, le Bassin réfléchissant du Lincoln Memorial, est censé contribuer aussi aux célébrations du 250e. Après une peinture de fond en bleu drapeau américain voulue par le Président, ironie du sort : à cause la prolifération d’algues, il a viré au vert, une couleur mise au ban par l’actuelle administration. La revanche de la nature et de l’écologie?

    Épilogue

    À l’époque de la Révolution tranquille, n’importe quel citoyen pouvait tranquillement traverser les corridors de l’Assemblée nationale ou se présenter et être reçu à un quelconque bureau. Ces temps sont révolus, surtout depuis les attentats du 11 septembre. Sont-ils à l’origine d’un durcissement des antagonismes? L’assaut sur le Capitole le 6 janvier en serait le point culminant. Depuis, « les principaux édifices fédéraux sont régulièrement barricadés », notamment la Maison-Blanche, bien sûr, le Capitole et la Cour suprême. Et de plus en plus rigoureusement contrôlés tous les rassemblements politiques populaires. En dépit ou à cause des principes même de la démocratie bipartite par alternance des pouvoirs dont les États-Unis restent un des rares exemplaires, la foule et le défilé sous l’arc du triomphe du 4 juillet ont-ils des chances d’être unificateurs? Pas si les opposants y manifestent bruyamment et en grand nombre…

  • Serviteurs de l’État : honorés, honnêtes et… honorables?

    par Antal  

    « Être Premier Ministre a été mon plus grand honneur! » ont été les paroles de Justin Trudeau et de François Legault lorsqu’ils ont démissionné. Honorés de s’être vus attribuer les charges suprêmes de l’État, ils avaient l’honnêteté de reconnaître qu’ils n’étaient plus les hommes de la situation et qu’ils devaient laisser la place à d’autre. Ce n’est qu’avec ces 3 H que, en démocratie, un politicien – comme n’importe quel citoyen – peut être déclaré honorable. Lorsqu’ils avaient prêté le serment, ils avaient juré d’« exercer [les] fonctions de premier ministre avec honnêteté et justice » (à Québec) et de « remplir fidèlement et avec discernement les devoirs de [la]charge » (à Ottawa.) En dépit de leurs erreurs, leurs entêtements, leurs échecs, tout voués qu’ils ont été aux exigences de leur engagement, nos Premiers Ministres l’ont quittée avec humilité, méritant largement la mention honorable.

    La tradition britannique

    Le terme, très différent, d’honorabilis repose sur une tradition de courtoisie du Moyen-Âge permettant aux classes dirigeantes – qui savaient le latin – de se démarquer du nombreux menu peuple qui ne l’a jamais su. Est-ce parce que Henry VIII s’est retranché derrière pour commettre toutes ses abominations, que l’un de ses successeurs, Jacques Ier, en a codifié l’usage pour des désignations honorifiques et de hautes charges? Le conservatisme de l’ère victorienne en assignera l’attribution, notamment aux membres de la paierie qui établit la hiérarchie héréditaire des titres de noblesse.

    Aujourd’hui, 15 pays reconnaissent toujours le souverain britannique comme chef d’État : de nombreuses îles indépendantes des Caraïbes et quelques-unes du Pacifique, et les trois plus grands, Australie, Nouvelle-Zélande et Canada. Resté de tradition britannique, sitôt nommé, Trudeau a été affublé du titre de Très honorable. Pas son collègue du Québec. Contrairement à d’autres États, le nôtre s’est tôt libéré de cet usage anglo-saxon. Là où les coutumes imposées par ou importées de Londres ont été maintenues, un nombre élevé de personnalités ont, d’office, droit à l’« honorable ». Non seulement dans l’appareil politique (jusqu’à certains ministres), mais aussi juridique (au moins à un niveau supérieur.)

    Mais ce prédicat est -il seulement honorifique?

    La limitation des prérogatives du « souverain britannique » d’états par ailleurs complètement indépendants, fournit une première réponse à la question : sa charge, totalement honorifique, n’entraîne que des coûts astronomiques pour les contribuables lors de visites purement protocolaires. La preuve? le rôle non moins conventionnel du Gouverneur général qui le représente…

    Il est certains hommages que – en principe, mais ils foutent le camp… – on n’attribue pas d’office : pour une personnalité encore vivante, le nom d’une rue ou d’un édifice; une récompense prestigieuse pour services rendus à la Nation ou à l’Humanité (quoiqu’on ait fait une exception pour Barak Obama avec son Prix Nobel pratiquement dès son entrée en fonction – une dérogation qui a suscité quelques protestations de principe…) Toutes ces nominations sont généralement posthumes. Ce n’est que dans les dictatures qu’on voit les despotes s’attribuer tous les titres, mérites et privilèges – souvent par décrets personnels.

    Au sud de notre frontière, les hâbleries, bravades, bluffs, coups d’éclat de toutes sortes étant largement relayés par les médias présidentiels de Washington, nous n’avons pas ici à en rappeler la liste. S’il ne s’agissait que de fanfaronnades! Mais la « chasse aux sorcières » – les opposants de tout acabit, qu’ils aient compté au nombre des ennemis désignés ou des partisans déchus – rappelle la Peur Rouge (Red Scare) de McCarthy ou les poursuites musclées de la HUAC sous la gouverne du féroce avocat Richard Nixon [0]. À l’époque, l’ennemi – au moins par l’origine de leur idéologie – était surtout extérieur. Aujourd’hui les coups sont principalement portés « à l’interne » : aux anciens présidents Obama et Biden, à d’innombrables travailleurs bien intégrés sans être toujours tout-à-fait « légaux ». Sans parler de ceux qui ont osé lever la voix, émettre un commentaire, proférer une critique : le cas du Président Zelensky, rabroué comme un malpropre devant toutes les caméras du monde le 28 février 2025, en est le pire exemple.

    « Les activités de McCarthy sont souvent amalgamées avec celles de la Commission des activités antiaméricaines (HUAC). Bien que partageant les mêmes objectifs de traque des communistes, l’HUAC était une commission distincte de la Chambre des représentants. »

    Même si le Maccarthisme n’a fourmillé qu’une demi-décennie, ses effets ont été durables. L’année de l’Expo 67, la fiche de douane américaine incluait encore une déclaration de non-allégeance au parti communiste. Pour les visiteurs étrangers. (Ceux d’ici passaient comme une lettre à la poste, pratiquement à proprement parler. Aujourd’hui, cette déclaration n’est requise que dans certains cas, comme la demande d’immigration permanente – Formulaire 6059B du CBP. )

    L’alternance du pouvoir selon le système de Westminster n’est possible que dans des démocraties où, 1 – en l’absence de tout tiers-parti venant brouiller les cartes, 2 – les tenants de chaque parti soient en nombre à peu près équivalent 3 – et que le suffrage soit universel. Dès lors, la tradition veut que les partis permutent en modérant ou corrigeant les excès ou les erreurs des prédécesseurs. Les États-Unis constituent en principe un modèle exemplaire : le nombre d’électeurs fidèles à chaque parti est sensiblement le même et relativement stable. À part le débalancement éventuel des Grands électeurs, ce sont finalement les indécis ou les bouleversements externes qui déterminent l’issue d’un vote. Les élus ne sont donc pas tant sélectionnés « directement » par leurs fidèles électeurs, que, ultimement, par les transfuges, les hésitants, les fluctuants, voire même quelques dissidents du parti adverse. À la marge.

    Marge que précisément il faut administrer avec doigté. L’exemple parfait des revirements spectaculaires sur des écarts somme toute assez minces, est récent : les dernières élections fédérales. Alors que depuis des mois, devant l’insatisfaction du gouvernement Trudeau, les Conservateurs caracolaient au moins vers un gouvernement minoritaire, il a suffi des excès au sud de chez nous pour que la fragile « balance du pouvoir » bascule dans l’autre sens. Et que, peu de chose étant nécessaire pour que le pèse-lettre culbute, Mark Carney – comme l’ont fait Jean Chrétien et Jean Charest avant lui – mettent en pratique nombre des recettes de ses opposants. (Mais, cette fois-ci, il n’y a pas eu de voix pour protester : « On n’a pas voté pour ça! » – Pourtant, vous avez voté pour lui…)

    Les leçons référendaires

    La responsabilité de gouvernance s’inspirant de l’inévitable évolution des mœurs, des traditions et des usages, dans les démocraties, les chocs référendaires en sont la meilleure illustration.

    La plupart des référendums débouchent sur un résultat serré. Au Québec, en Écosse et au Royaume-Uni, ce sont de puissantes campagnes et manifestations du clan du NON qui ont influencé décisivement le choix de l’électorat. Comme la dernière manifestation de masse au carré Dominion – où le square Dorchester venait d’être rebaptisé Place de Canada –, jugée par certains aussi illégale au regard de la loi électorale que le Coup de la Brinks 56 ans auparavant… Ou le séjour plus que symbolique de la Reine Élisabeth dans son château de Balmoral. Mais une fois les jubilations de la victoire retombées, gouvernements et électeurs prennent acte des résultats et y donnent suite flegmatiquement.

    Et que penser d’un éventuel référendum sur le controversé 3e lien? Contrairement aux autres décisions, les résultats en seraient clivés régionalement : les régions de Québec, de la Beauce, de Chaudière-Appalaches l’emporteraient probablement; les autres voteraient plutôt contre. Cette mauvaise idée constituerait un suicide politique : les autres référendums montrent que les questions doivent être viscérales et globales, ce qui donne généralement des résultats plutôt équilibrés en nombre et nuancés en interprétation. Et oblige les gouvernements à administrer en conséquence : en dépit du résultat, Québec est demeuré dans la Confédération en continuant à gouverner « malgré » les inconvénients que la procédure prétendait dénoncer. Et, réciproquement, Ottawa à collaborer malgré certaines ententes jugées bancales. Le Royaume-Uni a dû se plier aux exigences très intransigeantes de l’Union européenne pour laisser filer ce trouble-fête déjà dénoncé par De Gaulle . Ce n’est qu’une décennie après que le pays se rend compte que le Brexit n’était peut-être pas la solution idéale tant vantée par le clan du OUI. Il n’a certes pas manqué d’arguments lors de la campagne référendaire pour en montrer, là-bas comme ici, les inconvénients éventuels. Mais ils n’étaient qu’idéologiques et partisans. Le seul résultat éclairé aurait exigé que les électeurs aient déjà en main l’accord de retrait du Brexit.

    On assiste à la rupture du fragile déséquilibre quand quelques petits partis extrémistes réussissent à imposer leurs vues [1]. Ou quand « la balance du pouvoir » est laissée au pouvoir judiciaire. Ici, au pays, il y a près de 40 ans, la Cour suprême décidait de décriminaliser l’avortement. Aux États-Unis, l’arrêt Roe c. Wade, dont la vigueur ne dépasse guère celle d’une jurisprudence entérinée, a été, on le sait, récemment remis en cause.

    [1] – Comme la politique expansionniste radicale en Israël, pays reconnu pour son multipartisme exacerbé.

    Le bien public : une gouvernance d’équilibristes

    Premier texte « universel » des temps modernes, la Déclaration des droits de Virginie, largement reprise dans les dix premiers amendements de la Constitution américaine, proclame « le droit inaliénable de la résistance à l’oppression et la séparation des pouvoirs. » Au pays fondateur de ces nobles notions, on est loin : l’actuelle gestion américaine des affaires de l’État , de plus en plus aux antipodes de celle du bien public, accentue au contraire les clivages idéologiques entre les deux groupes d’électeurs. Gouverner la plus grande économie du monde devrait donc constituer l’ honneur suprême, dans la mesure où (la plupart du temps) peu de voix séparent la victoire de la défaite. C’est loin d’être la cas.

    Comme dans tous les résultats, jugements ou décisions dont les deux clans opposés ressortent quantitativement proches l’un de l’autre, le principal avantage du multipartisme, c’est le devoir public de compromis[2]. C’est aussi ce principe qui devrait régir la gouvernance d’un pays resté indéfectiblement bipartite : l’humilité de se rappeler que, immanquablement, l’adversaire arrivera un jour au pouvoir. Modérer ou corriger les excès ou les erreurs des prédécesseurs (bis), mais sans extravagance, exagération, culte de la personnalité, manipulation des faits, mégalomanie.

    [2] – Seules les crises – le plus souvent en politique étrangère – creusent de grands écarts : guerre du Vietnam, interventions au Proche-Orient, crises pétrolières. Pour les élections présidentielles, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_élections_présidentielles_américaines_par_cart_national_en_voix .

    Lorsque ces travers prennent le dessus, les honneurs rendus aux dirigeants n’ont guère de valeur. On se trouve alors en dictature, régime recensé dans au moins 60 pays au monde (à peu près le tiers…) Les hommages y sont mécaniquement rendus aux « chefs d’ État », les lois, toujours votées à l’unanimité, sont promulguées sans opposition et la justice rendue de manière expéditive. Tant que l’un des trois pouvoirs résiste, le système n’est qu’autoritaire. Mais, les plus influents et les plus puissants gouvernements de la planète qui, réunis, représentent ± 40% du PIB, la moitié moins en population, tracent la marche vers des régimes où l’équilibre est de plus en plus rompu. À l’opposé, la récente volte-face en Hongrie contre Orban démontre que l’électorat – censé contrôler et entériner les 3 pouvoirs – est encore en mesure de rappeler que, gouverner devrait d’abord être tout un honneur, – et, crises mises à part[3] – s’inscrire, en toute humilité, dans une certaine continuité historique.


    [3] – Seules les crises – COVID mise à part, le plus souvent en politique étrangère – creusent de grands écarts : guerre du Vietnam, interventions au Proche-Orient, crises pétrolières. Pour les élections présidentielles, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C3%A9lections_pr%C3%A9sidentielles_am%C3%A9ricaines_par_%C3%A9cart_national_en_voix .

    Dernier exemple du délicat équilibre de l’exercice du pouvoir : lors des dernières élections fédérales, alors que depuis des mois, devant l’insatisfaction du gouvernement Trudeau, les Conservateurs caracolaient allègrement vers la victoire, il a suffi des excès au sud de chez nous pour que la fragile « balance du pouvoir » bascule dans l’autre sens. Et que Mark Carney – comme l’ont fait Jean Chrétien et Jean Charest – mette en pratique nombre des recettes de leurs opposants.

    * * * * *

    Vous avez raison, Messieurs Trudeau (- père et – fils) et Legault : c’est tout un honneur d’avoir louvoyé si longtemps. Si vous vous êtes sentis honorés, vous méritez bien l’étiquette d’honorables. Enfin!

    P. S. Les deux Premiers Ministres ont démissionné à peu près en même temps que leur plus fidèle faire-valoir ou modérateur : Geneviève Guilbault et Steven Guilbeault. Ce n’est pas un hasard.

    L’espace médiatique mondial étant vampirisé par un nombre incalculable de sites où le culte de la personnalité, nourrie par un flux de messages et de tweets, l’emporte souvent sur l’information; où des événements sont provoqués pour(?) pouvoir les commenter ad nauseam ou sur des faits dissimulés pour(?) pouvoir y échapper, LA CONSERVATION privilégie une « approche de contre-information dans des billets d’opinions engagés. »

    LA CONSERVATION ayant choisi de prendre le maquis du pseudonyme, certains collaborateurs s’y expriment anonymement, tout en s’engageant à respecter les règles usuelles de la bonne pratique journalistique.