Édifices de prestige : quelles commémorations?

L’espace médiatique mondial étant vampirisé par un nombre incalculable de sites où le culte de la personnalité, nourrie par un flux de messages et de tweets, l’emporte souvent sur l’information; où des événements, politiques ou pas, sont provoqués pour(?) pouvoir les commenter ou sur des faits dissimulés pour(?) pouvoir y échapper, LA CONSERVATION privilégie une « approche de contre-information dans des billets d’opinions engagés. »

LA CONSERVATION ayant choisi de prendre le maquis du pseudonyme, certains collaborateurs s’y expriment anonymement, tout en s’engageant à respecter les règles usuelles de la bonne pratique journalistique.

Par Antal

Une nouvelle aile de la Maison Blanche et un arc de triomphe à Washington? seulement pour flatter son ego, celui de sa garde rapprochée et de leurs indéfectibles supporteurs? Les médias tant internationaux qu’intérieurs ont abondamment commenté les initiatives. Compléments : des réminiscences historiques.

Références culturelles et historiques

Les salles

Les modélisations 3D présentées aux médias évoquent sans contredit la Galerie des glaces du château de Versailles. Différences : la réalisation de Louis XIV n’a que 800 m²; celle du président des États-Unis atteindra le décuple!

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Site officiel de la Maison-Blanche

Recherche commune de prestige, mais surtout atmosphère d’initiés : Louis XIV pour tenir à sa botte les nobles parlementaires qui, alors qu’il était encore enfant, ont ourdi la Fronde et l’ont traumatisé à jamais. Comme lui, l’actuel locataire de la Maison Blanche, pour recevoir les dignitaires qui ne cessent de passer dans leur capitale; mais surtout, pour récompenser ses fidèles séides et ses généreux donateurs.

Prouesse technique : la Galerie des glaces brille à son époque par une innovation de premier rang, détrônant subitement les verriers de Venise qui en avaient jusqu’alors l’exclusivité : des miroirs de la même dimension que ses immenses baies vitrées. À l’époque, une avancée majeure…

À Versailles, tout dignitaire étant « monté à la cour ou présenté au Roi » pouvait choisir de contempler la vaste perspective extérieure ou, en se tournant, voir son reflet se réfléchir en même temps que celui des parterres. Avec le laissez-passer d’un minimum de connaissances culturelles : « Et in Arcadia ego! » La consécration!

Les ouvertures de la Salle de bal n’offriront pas une perspective aussi spectaculaire, loin de là. À quelque 50 m, elles font face au massif bâtiment du Trésor, plutôt morne à force de s’inspirer du style néo-classique.

Progrès technologiques à Washington : le complexe réseau d’information interne WHCA permet d’équiper la future salle le toutes les connexions possibles et imaginables. Donc de moniteurs TV rivés sur le panel des personnalités de plus haut rang. Çà et là, comme c’est la mode dans toutes les manifestations de cette envergure, traveling sur des personnages à signaler ou à mettre en valeur le temps d’un clip. Pour services rendus à la nation. « Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné. »

Alors que nul roturier ni simple sujet du Tiers-État n’aurait songé à forcer les grilles de la Demeure Royale, la Salle de bal de la Maison Blanche, elle, sera rigoureusement sécurisée : les gigantesques baies vitrées seront de verre pare-balles; le toit défendu contre les attaques de drones; un complexe militaire en sous-sol permettra de protéger les notables; enfin, les services secrets américains y assureront une surveillance permanente. (On le sait : l’enveloppe budgétaire d’un milliard de dollars demandée pour le financement a été refusée par le Sénat…)

Comme à la Cour de Versailles, outre les dignitaires étrangers, ne passeront par la Salle de bal que celles et ceux disposés sans retenue à entériner les décisions du Président, à calquer ses déclarations, à promouvoir ses idées, à exécuter ses plans de bataille plus ou moins « démocratiques ». Mais, vu les dimensions, comment se déroulerait un impair comme celui commis avec le Président Zelensky dans le Salon ovale? À Versailles, ce qui se passait au Château, restait au Château. Tous les Castro, Maduro, Poutine et autres savent que c’est un précepte incontournable pour qui veut gouverner de manière autoritaire. À Washington on l’ignore.

Ce n’est pas un hasard si le Président Macron a choisi la Galerie des Glaces pour signer le protocole d’accord américano-iranien avec Donald Trump (contresigné à distance par Téhéran) autour de 14 points clés : dont cessez-le-feu, réouverture immédiate du Détroit d’Ormuz, levée des sanctions, fonds de reconstruction et surtout négociations sur le nucléaire et le balistique. Que valent symbole, prestige et apparat quand on en connaît le passé (et qu’on consate les atermoiements du présent…)? la proclamation de l’Empire allemand en 1871, les traités qui y ont été signés après la première Guerre mondiale (qui ont préparé la Seconde), le tout à rapprocher du mémorandum de Budapest qui a réduit toute velléité d’usage militaire atomique pour l’Ukraine (voir autre texte de laconservation.ca).

Les monuments

Technique de construction développée par les Romains, les arcs de triomphe commémorent des victoires militaires, mais célèbrent aussi divers événements importants dans le règne des césars. Celui de Paris a été décidé en 1806 par Napoléon après son éclatante victoire à Austerlitz. Approuvé à peu près en même temps que le rapide succès militaire au Venezuela, celui de Washington est censé célébrer le 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis le 4 juillet qui vient.

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L’aigle étant commun à la France impériale, à la Prusse et aux États-Unis, on ne s’étonnera pas, comme au-dessus du quadrige de la porte de Brandebourg[1], de le retrouver dans le projet de Washington.

[1] – Quadrige volé par Napoléon… dont les cendres au retour de l’île Saint-Hélène sont passées sous l’Arc de l’Étoile… Petites histoires dans la Grande…

Mais faute d’autres hommages strictement militaires – enlèvement de Maduro et fiasco au Proche-Orient -, le flou de l’édifice du Memorial Circle sera voué… à Dieu. Cette référence au pouvoir de droit divin constitue un désaveu du jubilé de l’Indépendance : dès la Constitution et le premier amendement, le nouvel état a « érigé un mur de séparation entre l’Église et l’État », ce qui se traduit par la pléthore des lucratives confessions religieuses aux USA. Même si y est célébrée l’Action de Grâce, et que depuis 1864, l’administration américaine frappe la formule « In God we trust » sur sa monnaie, il s’agit d’un anachronisme dans l’air du temps. Ou plutôt dans celui du pouvoir en place.

Que trouvera-t-on dans les niches en cul-de-four? Des hommages aux vétérans « ayant servi » ou morts au Proche-Orient? Des éloges à la gloire de l’auteur de l’initiative? Avec une tombe de soldat inconnu?

Mémorial et mémoire

Incités par les pressions toujours momentanées de l’Histoire, ces monuments continuellement plus colossaux sont souvent rattrapés, sinon trahis par Elle. L’Arc de Triomphe inachevé est inauguré 30 ans plus tard par le roi Louis-Philippe… pour commémorer le sixième anniversaire des Trois Glorieuses de Paris. Une révolution populaire. Écrasée dans le sang comme celui dont a baigné le soldat inconnu…

La Colonne de la victoire à Berlin constitue le comble. Pour la commémoration de chaque succès prussien au XIXe siècle (contre le Danemark, l’Autriche et la France), le monument initial de 51 m est composé de tambours de plus en plus allongés. Or, il en compte quatre, pour un total rehaussé de 51 m à 67! Déménagé en 1939 de son emplacement original devant le Reichstag, il a reçu ce 4e tambour… en prévision de la prochaine victoire sur la France!?

Le régime national-socialiste n’est pas le seul à avoir trop tôt présumé de la victoire. Un quart de siècle avant, Leipzig recevait un monumental mémorial aux soldats allemands (« prussiens, autrichiens, saxons et ceux qui combattaient du côté français(!) » tombés à la Bataille des Nations juste un siècle auparavant. Près d’un demi-million de combattants avaient décisivement sonné le glas des victoires napoléoniennes (dont Waterloo un an plus tard ne sera que la confirmation…) Inauguration par l’empereur Guillaume II peu avant la Première Guerre mondiale un siècle plus tard : la coupole du lourd ensemble évoque un mortier prêt à tirer.

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Malgré l’inscription de la devise militaire germanique Gott mit uns (Dieu avec nous!), le monument de la Bataille des Nations est l’un des rares à avoir survécu au nettoyage idéologique contre toute célébration de la gloire guerrière de l’Allemagne par les autorités communistes en République démocratique allemande (DDR.) Washington une fois revenue à la normale se posera-t-elle la question : le nouvel arc de triomphe pourra-t-il subsister tel quel ou devrait-il subir d’importants correctifs?

Mémoire et monuments

En France, au Chemin des Dames, même symbolique visuelle du mortier au Monument des Crapouillots (le terme d’argot des tranchées usuel pour désigner les projectiles des mortiers…) : au-dessus de l’épitaphe du Souvenir, le boulet qui les a fait mourir. Ce monument conçu dans le flou des traités mêlant le retour à la paix et le souvenir de la guerre, a été bombardé en 1940 dans la suivante[2].


[2] – Explications : érigé en 1933 en mémoire de 12.000 artilleurs tombés au front, « mutilé » lors de la bataille de 1940, il a été restauré en 1958.


En France, pourquoi tant de cimetières militaires et de monuments aux morts? Tout d’abord, parce qu’elle disposait déjà d’un Arc de triomphe : il suffisait d’y ajouter une tombe inconnue; ensuite à cause du nombre épouvantablement élevé de victimes; enfin parce que l’Armistice du 11 novembre n’est qu’une « suspension des hostilités après un accord entre les belligérants. » Finalement parce que…

… tout ça nous ramène à nouveau en Allemagne, puis aux États-Unis. Un mois après l’Armistice, le 10 décembre, les troupes allemandes de retour à Berlin y ont défilé accueillies par une foule nombreuse et des fleurs. Et le discours du chancelier Friedrich Ebert : « Vous rentrez invaincus du champ de bataille. Aucun ennemi ne vous a vaincus[3] ! » Ce point de vue allemand, conforme au terrain militaire et à la définition même d’un armistice (« convention signée mettant fin à des hostilités… »), n’était pas faux. Incontestable l’état d’épuisement de toutes les troupes participant au conflit, toutes déjà plus ou moins décimées par de vains et barbares combats et la grippe espagnole. (Sauf peut-être les Américains qui l’auraient introduite avec quelques soldats contaminés.) Indiscutable la répercussion sur toutes les parties de l’abdication de l’empereur Guillaume II et de Charles Ier Empereur d’Autriche et roi de Hongrie; et le contre-coup de divers armistices signés auparavant. Sournois les traités de Versailles qui ont défini les frontières entre les puissances victorieuses et vaincues et imposé des réparations de guerre astronomiques impossibles à honorer.

[3] – Ni aucun adversaire n’a foulé le sol allemand. Mais ces derniers n’ont rien gagné non plus à part avoir ravagé la Belgique et tout le nord-est de la France…

Lors de l’inauguration ou de parades sous les arcs de triomphe, drapeaux, défilés de troupes, flonflons sont à l’honneur. Depuis qu’elles existent, ils sont aussi survolés par les patrouilles acrobatiques nationales crachant les couleurs du drapeau dans leur traînées.

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Téhéran

S’il est achevé à temps, le 4 juillet, fera-t-on défiler sous l’Arc de Triumph, comme à l’époque des Césars, le commando des ravisseurs d‘El Commandante Maduro? des artilleurs impliqués dans les terribles bombardements en Iran? les pilotes abattus et rescapés par les combattants d’élite du Pararescuemen (ou PJs?) Mais avec quels équipements? Pas leurs armes, puisque très peu se sont retrouvés sur le terrain… Avec les joysticks des opérateurs de bombardiers et de drones? avec les jumelles dont ils ont scruté les mouvements dans le détroit d’Ormuz? et les pilotes des patrouilleurs de mines?

Que ce soit aux États-Unis ou en Iran, le peuple dupé ou jugulé les accueillera, jetant des fleurs MAGA ou des pétales de rose du Prophète : bouquets de l’illusion de la victoire. Comme autrefois à Berlin. Vantardises des discours, assurément; détractions des faits, probablement.

Un anachronisme

À 10 jours d’intervalle, des troupes défileront à Washington et à Paris : une innovation[4] contre une tradition. Que certains dans l’Hexagone s’expliquent toujours aussi mal que son hymne national résolument belliqueux : « Aux armes citoyens! » Semblable slogan est peut-être ce qui, à Tel Aviv comme à Jérusalem, permet aux Israéliens de se passer de tout ce tralala… qui n’a par ailleurs la vie dure que dans les dictatures.

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[4] – Sauf pour le défilé du 14 juin jumelant le 79e anniversaire du Président avec le 250e de l’armée américaine… Une première en « temps de paix ». Rien à voir avec notre mouton de la Saint-Jean-Baptiste…

Et l’«arène »?

Bien qu’elle en porte le nom, celle de Washington n’a rien à voir avec ses illustres prédécesseurs : installation temporaire, contrairement aux autres édifices, « La Griffe » a fort peu à voir avec le Colisée de Rome dont capacité maximale est estimée entre 50 000 et 80 000 spectateurs[5], patriciens (les nobles) et plébéiens (les autres) plus ou moins confondus. À Washington, même s’il évoque le nom générique de son illustre prédécesseur, seuls quelque 4500 « invités » soigneusement triés seront aux premières loges. Les 125 000 autres en seront séparés et devront se contenter d’écrans géants.

[5] – chiffre du même ordre que les plus imposants stades contemporains…

Ce que les deux « monuments » ont en commun, c’est l’évergétisme, « la bienfaisance ostentatoire d’un riche notable en faveur d’une communauté. » Quand même : après l’incendie de Rome par Néron, le financement du Colisée a bénéficié du « somptueux butin du sac de Jérusalem et la destruction du Temple en 70 après J.-C. lors de la première guerre judéo-romaine » menée par l’empereur Vespasien. Aujourd’hui, ces contributions relèvent prétendument toutes du financement privé : outre les géants de la tech, la famille du ministre du Commerce, les financiers usuels, celle du gala d’arts martiaux mixtes UFC Freedom 250 qui tomberait sous le coup du conflit d’intérêt : le Président aurait acheté pour 50 000 $ US d’actions de l’UFC dont le directeur, Dana White, est un allié et un ami proche.

Et le Bassin réfléchissant du Lincoln Memorial?

Projeté par le planificateur du District de Columbia, Pierre L’Enfant dès 1 791, le canal de Washington était censé s’inspirer, encore une fois, de la Grande Perspective de Versailles, « plus belle que tout ce que l’on peut imaginer », et comparable en longueur, dans les 2km.

Pour la perspective projetée, voir ci-dessus l’illustration à travers le vitrage de la Galerie des Glaces.

Rapidement abandonné après sa construction, ce qu’il en reste, le Bassin réfléchissant du Lincoln Memorial, est censé contribuer aussi aux célébrations du 250e. Après une peinture de fond en bleu drapeau américain voulue par le Président, ironie du sort : à cause la prolifération d’algues, il a viré au vert, une couleur mise au ban par l’actuelle administration. La revanche de la nature et de l’écologie?

Épilogue

À l’époque de la Révolution tranquille, n’importe quel citoyen pouvait tranquillement traverser les corridors de l’Assemblée nationale ou se présenter et être reçu à un quelconque bureau. Ces temps sont révolus, surtout depuis les attentats du 11 septembre. Sont-ils à l’origine d’un durcissement des antagonismes? L’assaut sur le Capitole le 6 janvier en serait le point culminant. Depuis, « les principaux édifices fédéraux sont régulièrement barricadés », notamment la Maison-Blanche, bien sûr, le Capitole et la Cour suprême. Et de plus en plus rigoureusement contrôlés tous les rassemblements politiques populaires. En dépit ou à cause des principes même de la démocratie bipartite par alternance des pouvoirs dont les États-Unis restent un des rares exemplaires, la foule et le défilé sous l’arc du triomphe du 4 juillet ont-ils des chances d’être unificateurs? Pas si les opposants y manifestent bruyamment et en grand nombre…

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