Serviteurs de l’État : honorés, honnêtes et… honorables?

par Antal  

« Être Premier Ministre a été mon plus grand honneur! » ont été les paroles de Justin Trudeau et de François Legault lorsqu’ils ont démissionné. Honorés de s’être vus attribuer les charges suprêmes de l’État, ils avaient l’honnêteté de reconnaître qu’ils n’étaient plus les hommes de la situation et qu’ils devaient laisser la place à d’autre. Ce n’est qu’avec ces 3 H que, en démocratie, un politicien – comme n’importe quel citoyen – peut être déclaré honorable. Lorsqu’ils avaient prêté le serment, ils avaient juré d’« exercer [les] fonctions de premier ministre avec honnêteté et justice » (à Québec) et de « remplir fidèlement et avec discernement les devoirs de [la]charge » (à Ottawa.) En dépit de leurs erreurs, leurs entêtements, leurs échecs, tout voués qu’ils ont été aux exigences de leur engagement, nos Premiers Ministres l’ont quittée avec humilité, méritant largement la mention honorable.

La tradition britannique

Le terme, très différent, d’honorabilis repose sur une tradition de courtoisie du Moyen-Âge permettant aux classes dirigeantes – qui savaient le latin – de se démarquer du nombreux menu peuple qui ne l’a jamais su. Est-ce parce que Henry VIII s’est retranché derrière pour commettre toutes ses abominations, que l’un de ses successeurs, Jacques Ier, en a codifié l’usage pour des désignations honorifiques et de hautes charges? Le conservatisme de l’ère victorienne en assignera l’attribution, notamment aux membres de la paierie qui établit la hiérarchie héréditaire des titres de noblesse.

Aujourd’hui, 15 pays reconnaissent toujours le souverain britannique comme chef d’État : de nombreuses îles indépendantes des Caraïbes et quelques-unes du Pacifique, et les trois plus grands, Australie, Nouvelle-Zélande et Canada. Resté de tradition britannique, sitôt nommé, Trudeau a été affublé du titre de Très honorable. Pas son collègue du Québec. Contrairement à d’autres États, le nôtre s’est tôt libéré de cet usage anglo-saxon. Là où les coutumes imposées par ou importées de Londres ont été maintenues, un nombre élevé de personnalités ont, d’office, droit à l’« honorable ». Non seulement dans l’appareil politique (jusqu’à certains ministres), mais aussi juridique (au moins à un niveau supérieur.)

Mais ce prédicat est -il seulement honorifique?

La limitation des prérogatives du « souverain britannique » d’états par ailleurs complètement indépendants, fournit une première réponse à la question : sa charge, totalement honorifique, n’entraîne que des coûts astronomiques pour les contribuables lors de visites purement protocolaires. La preuve? le rôle non moins conventionnel du Gouverneur général qui le représente…

Il est certains hommages que – en principe, mais ils foutent le camp… – on n’attribue pas d’office : pour une personnalité encore vivante, le nom d’une rue ou d’un édifice; une récompense prestigieuse pour services rendus à la Nation ou à l’Humanité (quoiqu’on ait fait une exception pour Barak Obama avec son Prix Nobel pratiquement dès son entrée en fonction – une dérogation qui a suscité quelques protestations de principe…) Toutes ces nominations sont généralement posthumes. Ce n’est que dans les dictatures qu’on voit les despotes s’attribuer tous les titres, mérites et privilèges – souvent par décrets personnels.

Au sud de notre frontière, les hâbleries, bravades, bluffs, coups d’éclat de toutes sortes étant largement relayés par les médias présidentiels de Washington, nous n’avons pas ici à en rappeler la liste. S’il ne s’agissait que de fanfaronnades! Mais la « chasse aux sorcières » – les opposants de tout acabit, qu’ils aient compté au nombre des ennemis désignés ou des partisans déchus – rappelle la Peur Rouge (Red Scare) de McCarthy ou les poursuites musclées de la HUAC sous la gouverne du féroce avocat Richard Nixon [0]. À l’époque, l’ennemi – au moins par l’origine de leur idéologie – était surtout extérieur. Aujourd’hui les coups sont principalement portés « à l’interne » : aux anciens présidents Obama et Biden, à d’innombrables travailleurs bien intégrés sans être toujours tout-à-fait « légaux ». Sans parler de ceux qui ont osé lever la voix, émettre un commentaire, proférer une critique : le cas du Président Zelensky, rabroué comme un malpropre devant toutes les caméras du monde le 28 février 2025, en est le pire exemple.

« Les activités de McCarthy sont souvent amalgamées avec celles de la Commission des activités antiaméricaines (HUAC). Bien que partageant les mêmes objectifs de traque des communistes, l’HUAC était une commission distincte de la Chambre des représentants. »

Même si le Maccarthisme n’a fourmillé qu’une demi-décennie, ses effets ont été durables. L’année de l’Expo 67, la fiche de douane américaine incluait encore une déclaration de non-allégeance au parti communiste. Pour les visiteurs étrangers. (Ceux d’ici passaient comme une lettre à la poste, pratiquement à proprement parler. Aujourd’hui, cette déclaration n’est requise que dans certains cas, comme la demande d’immigration permanente – Formulaire 6059B du CBP. )

L’alternance du pouvoir selon le système de Westminster n’est possible que dans des démocraties où, 1 – en l’absence de tout tiers-parti venant brouiller les cartes, 2 – les tenants de chaque parti soient en nombre à peu près équivalent 3 – et que le suffrage soit universel. Dès lors, la tradition veut que les partis permutent en modérant ou corrigeant les excès ou les erreurs des prédécesseurs. Les États-Unis constituent en principe un modèle exemplaire : le nombre d’électeurs fidèles à chaque parti est sensiblement le même et relativement stable. À part le débalancement éventuel des Grands électeurs, ce sont finalement les indécis ou les bouleversements externes qui déterminent l’issue d’un vote. Les élus ne sont donc pas tant sélectionnés « directement » par leurs fidèles électeurs, que, ultimement, par les transfuges, les hésitants, les fluctuants, voire même quelques dissidents du parti adverse. À la marge.

Marge que précisément il faut administrer avec doigté. L’exemple parfait des revirements spectaculaires sur des écarts somme toute assez minces, est récent : les dernières élections fédérales. Alors que depuis des mois, devant l’insatisfaction du gouvernement Trudeau, les Conservateurs caracolaient au moins vers un gouvernement minoritaire, il a suffi des excès au sud de chez nous pour que la fragile « balance du pouvoir » bascule dans l’autre sens. Et que, peu de chose étant nécessaire pour que le pèse-lettre culbute, Mark Carney – comme l’ont fait Jean Chrétien et Jean Charest avant lui – mettent en pratique nombre des recettes de ses opposants. (Mais, cette fois-ci, il n’y a pas eu de voix pour protester : « On n’a pas voté pour ça! » – Pourtant, vous avez voté pour lui…)

Les leçons référendaires

La responsabilité de gouvernance s’inspirant de l’inévitable évolution des mœurs, des traditions et des usages, dans les démocraties, les chocs référendaires en sont la meilleure illustration.

La plupart des référendums débouchent sur un résultat serré. Au Québec, en Écosse et au Royaume-Uni, ce sont de puissantes campagnes et manifestations du clan du NON qui ont influencé décisivement le choix de l’électorat. Comme la dernière manifestation de masse au carré Dominion – où le square Dorchester venait d’être rebaptisé Place de Canada –, jugée par certains aussi illégale au regard de la loi électorale que le Coup de la Brinks 56 ans auparavant… Ou le séjour plus que symbolique de la Reine Élisabeth dans son château de Balmoral. Mais une fois les jubilations de la victoire retombées, gouvernements et électeurs prennent acte des résultats et y donnent suite flegmatiquement.

Et que penser d’un éventuel référendum sur le controversé 3e lien? Contrairement aux autres décisions, les résultats en seraient clivés régionalement : les régions de Québec, de la Beauce, de Chaudière-Appalaches l’emporteraient probablement; les autres voteraient plutôt contre. Cette mauvaise idée constituerait un suicide politique : les autres référendums montrent que les questions doivent être viscérales et globales, ce qui donne généralement des résultats plutôt équilibrés en nombre et nuancés en interprétation. Et oblige les gouvernements à administrer en conséquence : en dépit du résultat, Québec est demeuré dans la Confédération en continuant à gouverner « malgré » les inconvénients que la procédure prétendait dénoncer. Et, réciproquement, Ottawa à collaborer malgré certaines ententes jugées bancales. Le Royaume-Uni a dû se plier aux exigences très intransigeantes de l’Union européenne pour laisser filer ce trouble-fête déjà dénoncé par De Gaulle . Ce n’est qu’une décennie après que le pays se rend compte que le Brexit n’était peut-être pas la solution idéale tant vantée par le clan du OUI. Il n’a certes pas manqué d’arguments lors de la campagne référendaire pour en montrer, là-bas comme ici, les inconvénients éventuels. Mais ils n’étaient qu’idéologiques et partisans. Le seul résultat éclairé aurait exigé que les électeurs aient déjà en main l’accord de retrait du Brexit.

On assiste à la rupture du fragile déséquilibre quand quelques petits partis extrémistes réussissent à imposer leurs vues [1]. Ou quand « la balance du pouvoir » est laissée au pouvoir judiciaire. Ici, au pays, il y a près de 40 ans, la Cour suprême décidait de décriminaliser l’avortement. Aux États-Unis, l’arrêt Roe c. Wade, dont la vigueur ne dépasse guère celle d’une jurisprudence entérinée, a été, on le sait, récemment remis en cause.

[1] – Comme la politique expansionniste radicale en Israël, pays reconnu pour son multipartisme exacerbé.

Le bien public : une gouvernance d’équilibristes

Premier texte « universel » des temps modernes, la Déclaration des droits de Virginie, largement reprise dans les dix premiers amendements de la Constitution américaine, proclame « le droit inaliénable de la résistance à l’oppression et la séparation des pouvoirs. » Au pays fondateur de ces nobles notions, on est loin : l’actuelle gestion américaine des affaires de l’État , de plus en plus aux antipodes de celle du bien public, accentue au contraire les clivages idéologiques entre les deux groupes d’électeurs. Gouverner la plus grande économie du monde devrait donc constituer l’ honneur suprême, dans la mesure où (la plupart du temps) peu de voix séparent la victoire de la défaite. C’est loin d’être la cas.

Comme dans tous les résultats, jugements ou décisions dont les deux clans opposés ressortent quantitativement proches l’un de l’autre, le principal avantage du multipartisme, c’est le devoir public de compromis[2]. C’est aussi ce principe qui devrait régir la gouvernance d’un pays resté indéfectiblement bipartite : l’humilité de se rappeler que, immanquablement, l’adversaire arrivera un jour au pouvoir. Modérer ou corriger les excès ou les erreurs des prédécesseurs (bis), mais sans extravagance, exagération, culte de la personnalité, manipulation des faits, mégalomanie.

[2] – Seules les crises – le plus souvent en politique étrangère – creusent de grands écarts : guerre du Vietnam, interventions au Proche-Orient, crises pétrolières. Pour les élections présidentielles, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_élections_présidentielles_américaines_par_cart_national_en_voix .

Lorsque ces travers prennent le dessus, les honneurs rendus aux dirigeants n’ont guère de valeur. On se trouve alors en dictature, régime recensé dans au moins 60 pays au monde (à peu près le tiers…) Les hommages y sont mécaniquement rendus aux « chefs d’ État », les lois, toujours votées à l’unanimité, sont promulguées sans opposition et la justice rendue de manière expéditive. Tant que l’un des trois pouvoirs résiste, le système n’est qu’autoritaire. Mais, les plus influents et les plus puissants gouvernements de la planète qui, réunis, représentent ± 40% du PIB, la moitié moins en population, tracent la marche vers des régimes où l’équilibre est de plus en plus rompu. À l’opposé, la récente volte-face en Hongrie contre Orban démontre que l’électorat – censé contrôler et entériner les 3 pouvoirs – est encore en mesure de rappeler que, gouverner devrait d’abord être tout un honneur, – et, crises mises à part[3] – s’inscrire, en toute humilité, dans une certaine continuité historique.


[3] – Seules les crises – COVID mise à part, le plus souvent en politique étrangère – creusent de grands écarts : guerre du Vietnam, interventions au Proche-Orient, crises pétrolières. Pour les élections présidentielles, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C3%A9lections_pr%C3%A9sidentielles_am%C3%A9ricaines_par_%C3%A9cart_national_en_voix .

Dernier exemple du délicat équilibre de l’exercice du pouvoir : lors des dernières élections fédérales, alors que depuis des mois, devant l’insatisfaction du gouvernement Trudeau, les Conservateurs caracolaient allègrement vers la victoire, il a suffi des excès au sud de chez nous pour que la fragile « balance du pouvoir » bascule dans l’autre sens. Et que Mark Carney – comme l’ont fait Jean Chrétien et Jean Charest – mette en pratique nombre des recettes de leurs opposants.

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Vous avez raison, Messieurs Trudeau (- père et – fils) et Legault : c’est tout un honneur d’avoir louvoyé si longtemps. Si vous vous êtes sentis honorés, vous méritez bien l’étiquette d’honorables. Enfin!

P. S. Les deux Premiers Ministres ont démissionné à peu près en même temps que leur plus fidèle faire-valoir ou modérateur : Geneviève Guilbault et Steven Guilbeault. Ce n’est pas un hasard.

L’espace médiatique mondial étant vampirisé par un nombre incalculable de sites où le culte de la personnalité, nourrie par un flux de messages et de tweets, l’emporte souvent sur l’information; où des événements sont provoqués pour(?) pouvoir les commenter ad nauseam ou sur des faits dissimulés pour(?) pouvoir y échapper, LA CONSERVATION privilégie une « approche de contre-information dans des billets d’opinions engagés. »

LA CONSERVATION ayant choisi de prendre le maquis du pseudonyme, certains collaborateurs s’y expriment anonymement, tout en s’engageant à respecter les règles usuelles de la bonne pratique journalistique.

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