Discrimination ethno-auditive : l’inverse médiatique

par Antal

Racisme, discrimination ethnique, ségrégation… Même avant[1], la chose était fréquente aux frontières : il suffisait d’une peau basanée, d’yeux bridés ou d’un bindi sur le front pour que, même de loin, presque automatiquement, on soit questionné, vérifié, contrôlé, fouillé plus longuement que les passagers de souche… L’écart, observable, ne provoque parfois d’autre réaction que celle des victimes : « J’ai l’habitude… »


[1]avant le 9 septembre, la COVID et plus récemment l’ICE…

Mais il en est de plus subtils , longtemps ignorés y compris des intéressés [sic!] Qui ne se voit pas, mais s’entend dès qu’ils ouvrent la bouche : immigrants étrangers ayant de la difficulté à maîtriser leur langue d’adoption; francophones venus d’Europe; ou des nombreux pays africains où le français est la ou l’une des langues « officielles » par atavisme colonial ou pour pallier la trop grande variété des langues véhiculaires vernaculaires (wolof, bambara, peul…)

La socio-linguistique s’en est récemment occupée. Abrégé et extraits…

Aramis, Université Concordia (2024) : « Les répondants de la société d’accueil qui accordent une grande importance à l’accent québécois comme marqueur identitaire manifestent des attentes beaucoup plus exclusives et des attitudes plus négatives envers l’immigration. »

Commissaire à la langue française (2025) : « Les enfants d’immigrants (deuxième génération), bien qu’ils maîtrisent parfaitement le français, adaptent leurs pratiques et font face à des barrières de regroupement social dès le secondaire en fonction de leurs repères linguistiques et culturels. »

Université d’Ottawa : la glottophobie – discrimination basée sur l’accent (théorisée par Philippe Blanchet) – « démontre que les experts en politiques publiques issus de l’immigration sont jugés moins crédibles lorsqu’ils s’expriment avec un accent étranger. L’accent s’avère un marqueur de différenciation encore plus puissant que la couleur de la peau pour évaluer la compétence perçue » et peut provoquer de la discrimination systémique à l’embauche.

Divers chercheurs : « Le linguicisme (discrimination basée sur la langue ou l’accent) est la principale source d’exclusion rapportée par les minorités, particulièrement lors de l’accès à l’emploi. »

Sans parler du profilage racial, souvent l’objet de dérives linguistiques (tutoiement indu, etc.)

Un peu à l’inverse, ces études soulignent aussi l’existence de stéréotypes réciproques qui prennent le contrepied des réactions de souche. Pour échapper au stigmate du Maudit Français, on cherchera à réduire la « distance » avec les Québécois d’origine par le vocabulaire. Par l’intonation et le débit, c’est beaucoup plus difficile.

Acquis et appris linguistiques

L’apprentissage de la langue est parfaitement illustré par l’éternel débat : le vocabulaire est principalement acquis en famille, dans l’entourage, à l’école; mais les mêmes milieux imposent de manière beaucoup plus subtile les variables phonétiques, d’intonation et de débit. Autrefois, même dans notre petit pays, on distinguait facilement un Madelinot, d’un Jeannois et d’un Abitibien par son accent caractéristique… Et il était usage d’en parler. Mais les déplacements de masse, les formations scolaires, la radio et la télévision ont raboté l’essentiel de ces disparités régionales. (Le [R] roulé du maire Jean Drapeau a notamment disparu dans la région montréalaise…) Il ne reste plus que les Acadiens pour rappeler encore ce temps ici disparu. Et il est de mauvais goût, comme l’ont fait longtemps les Hexagonaux avec les Belges, de se moquer d’eux. Même gentiment.

Conséquence « à l’international » : ces marques linguistiques orales trahissent la plupart des immigrants dès qu’ils ouvrent la bouche. La majorité des Québécois s’en accommodent. Mais certains se crispent. Poliment : « Vous venez d’où? », désir de reconnaître la frontière de la différence. D’autres s’immiscent. En insistant : « Vous êtes donc belge? » L’histoire personnelle des origines peut être vécue comme un jardin secret : un certain nombre de réfugiés viennent de pays qui les ont bannis de leur territoire et dépouillés de leur nationalité. Ou pire. Parfois – fait plus rare – plusieurs en ont fait des apatrides. Leur réponse devrait-elle être : « Je ne puis répondre à cette question puisque le / ou les pays d’où je viens m’ont expulsé. » Ces cas extrêmes mettent en lumière les limites des rapports sociaux et des conventions qui les régissent[2]. Alors que le désir ultime de la majorité des immigrants, c’est justement de ne plus l’être, mais d’être accepté comme tout le monde. Et comme le monde ordinaire de passer inaperçu, ou plus exactement de n’être apprécié que pour sa valeur et pour soi-même. Et de ne laisser transparaître aucune marque qui pourrait le trahir.


 [2] – Exemples : notre petit pays n’est pas assez grand pour que, comme aux États-Unis, l’une des formules de politesse inclue « Where are you from? »

La formule de salutation usuelle, vidée de tout contenu, « Comment ça va? » avec sa réponse automatique tout aussi creuse et futile, ne mériterait actuellement que cette réplique : « Comment poser une telle question alors que le monde va si mal! » Ces subtiles nuances déclaratives viennent soutenir celles, simplement auditives qui ne le sont pas moins.

Des variantes médiatiques inverses

Au cinéma

Une bonne partie de la population critique les films venus de l’Hexagone : « On ne comprend pas ce qu’ils disent. » La chose n’est pas seulement due à des approches culturelles et sociales, des vocabulaires familiers ou argotiques différents, mais aussi et surtout à l’intonation et au débit. Contre-exemple : dans La Petite vie, le censément populaire couple de paysans français joués par Véronique Le Flaguais et Benoît Brière a remarquablement réussi la fusion, la synthèse de ces oppositions… en étant parfaitement compréhensible! Normalement, ç’aurait dû être exactement le contraire! pour être « conforme » au scénario, il aurait dû être impossible de les comprendre. En étant aussi inaccessibles que ce que certains Hexagonaux reprochent encore aux Québécois[3]


 [3] – Nuançons le dernier des extraits ci-dessus : « les stéréotypes réciproques qui prennent le contrepied des réactions de souche pour échapper au stigmate du Maudit Français » ont principalement pour cause les besoins de la chaîne de communication dès qu’on quitte le niveau standard, courant et qu’on aborde le familier ou l’argot. Exemple : pour dénoncer quelqu’un, le français familier propose balancer que, en contexte, à peu près tout le monde comprend. Mais cafter – par ailleurs régional – n’est compris que des Hexagonaux locaux. Et le reste des francophones qui ne sont pas d’ici ne comprennent rien à son correspondant joual stooler. Subtiles nuances qui se chargent quand on ne traite que de menus écarts oraux…

À la télévision

Dans d’autres domaines médiatiques, faute d’une convention universelle, les correspondants, des reporters, des experts étrangers interviewés par les grandes chaînes internationales voilent leurs propos par des écarts subtils : les pauses ne se font pas comme ici; l’intonation est différente; la respiration, décisive pour l’enchaînement syntaxique, divergente. Et les liaisons[4], caractéristique du français académique, écrasent ou gonflent encore la chaîne de la parole. La plupart du temps, ces décalages sont sans conséquences pour la communication. Mais il suffit de la moindre anicroche pour qu’elle devienne laborieuse, voire inopérante : un environnement trop bruyant ou, de plus en plus avec le vieillissement de la population, un handicap auditif plus ou moins marqué.

Rappelons que, dans la formation théâtrale, ces variables font partie de la discipline sous laquelle on recoupe la diction. Sans cet apprentissage décisif, impossible de se faire entendre sans micro dans des salles immenses où sont assis des centaines de spectateurs. (Salle Richelieu à la Comédie-Française : ± 862 places!)


 [4] – La source principale de cette différence n’est pas l’oral, mais l’écrit. Dans la formation classique d’antan, effectuer correctement les liaisons d’un texte lu, était déterminant pour l’attribution de la note.

Azeb Wolde-Giorghis, la preuve inverse par le sous-titrage

Illustration concrète par le sous-titrage en direct à la télévision : lorsque les propos sont à bâtons rompus comme dans les émissions de variétés, les défaillances du sous-titrage codé ou en direct sont nombreuses. Mais, règle générale, dans les bulletins de nouvelles, elles en sont à peu près absentes. Forcément, on y applique la norme Radio Canada, « un modèle de français oral conçu pour les bulletins de nouvelles et les médias. Elle cherche à unir la clarté internationale et les traits ancrés du français québécois, tout en évitant les accents trop fermés ou familiers. » Si le robot transcripteur suit relativement facilement et sans faute les « ordres » donnés pour « faire son travail », c’est que les paramètres sont connus. Mais ils ne concernent que la prononciation. Et pas – comme nous le disions plus haut – l’intonation et le débit.

La célèbre analyste-présentatrice Azeb Wolde-Giorghis a beau avoir un français impeccable, avec un vocabulaire largement partagé par tous les francophones, une syntaxe sans faute, au petit écran, à cause de son intonation, son débit, ses pauses, la reconnaissance vocale médiatique et certains téléspectateurs ont du mal à la suivre dans le délai imparti de 4 secondes au maximum imposé au robot transcripteur pour être « compris [5] ». Et partagé par tous les francophones? Justement pas. Azeb Wolde-Ghiorgis, qui a fréquenté le Collège – français – Stanislas, a passé 20 ans de sa carrière internationale à l’étranger à fréquenter un milieu et des collègues loin de son Québec d’adoption.


[5]  – La reconnaissance vocale médiatique est beaucoup plus complexe que sa variante individuelle, le traitement de texte. Jusqu’à récemment, l’une et l’autre ne « comprenaient » jamais ce qu’elles transcrivaient. Elles utilisaient les astronomiques capacités de calcul des ordinateurs pour proposer ce qui, d’après les paramètres donnés, se présentait comme la solution la plus probable. Même les nombreux homophones et métaphonèmes (est / et, etc.) du français, n’ont pas empêché le pionnier du genre, Dragon reconnaissance vocalec, de proposer rapidement des solutions efficaces avec très peu de « fautes ».

Lors de son intronisation au Télé-journal de fin de soirée, les performances du CC (pour Closed Captioning) seront à surveiller. Soit qu’elles aient été remarquablement et rapidement améliorées – ce qui, en cette période de développement foudroyant de l’artificiel censément intelligent[6] (AI), ne serait pas étonnant -; soit que la Société d’état ait décidé de prévenir le problème par une formation adéquate, soit les deux… Quels que soient les résultats, elle ne sera pas critiquée pour sa diction pas (tout-à-fait) de souche : bouclier de la célébrité, surtout médiatique .


[6] – Outre la remarque ci-dessus, pour le domaine qui nous intéresse, cette autre observation en tempère le terme : le traitement d’un nombre, encore une fois incalculable, de données, d’où les gigantesques centres ad hoc. La championne de la correction linguistique, la compagnie Druide, l’a-t-elle bien pressenti quand elle a lancé son Dictionnaire de co-occurrences en 2012? Ces 450.000 (quatre cent cinquante mille co-occurrences!) sont susceptibles de donner le coup de pouce voulu à ces traitements automatiques dans la mesure où elles leur permettent de prévoir les combinaisons d’énoncés statistiquement les plus fréquentes, donc les plus probables. Exemples pris au hasard : quelque 500 co-occurrences pour les mots expérience, expérimentation, expert… …indépendant/ …mandaté,/ … judiciaire/ … médical/ etc.

Les immigrés ordinaires

Un tel paravent ne protège pas celles et ceux qui sont venus d’ailleurs. De continent d’immigration massive pendant des siècles, notre pays aussi est devenu très sélectif dans l’accueil des nouveaux arrivants. Alors qu’autrefois un simple tampon et à l’occasion un arrangement patronymique suffisaient à « l’intégrer[7] », le nouvel arrivant d’aujourd’hui subit un processus de sélection complexe et parfois saugrenu : points adaptatifs, facultés linguistiques croisées, vérification numérique des compétences professionnelles, ancrage territorial… et improvisations politiques! À part quelques experts et immigrants investisseurs, le long parcours est essoufflant, rebutant et plus ou moins traumatisant.

Pas étonnant que nombre d’entre eux se crispent lorsque, dès qu’ils ouvrent la bouche, on leur rappelle par une question apparemment innocente qu’ils ne sont pas d’ici. Langue pour langue contre œil pour œil?


[7] – Dans la tradition de l’immigration de masse, l’intégration n’était qu’apparente. Elle ne se posait pas vraiment au moins pour la ou les premières générations : les enclaves ethniques (Quartier chinois, Petite Italie…) et même religieuses frôlaient le ghetto avec la fourche des deux langues officielles qui longtemps ne se mélangeaient pas. Se faire « rebaptiser » Steinberg et tutti quanti n’aide pas à l’intégration dans la francophonie…

Après une génération seulement, la plupart des immigrants n’accèdent toujours pas au statut de souche.

La cause de ces barrières? toutes les sortes de frontières…

L’espace médiatique mondial étant vampirisé par un nombre incalculable de sites où le culte de la personnalité, nourrie par un flux de messages et de tweets, l’emporte souvent sur l’information; où des événements, politiques ou pas, sont provoqués pour(?) pouvoir les commenter abondamment ou sur des faits dissimulés pour(?) pouvoir y échapper légalement, LA CONSERVATION privilégie une « approche de contre-information dans des billets d’opinions engagés. »

Ayant choisi de prendre le maquis du pseudonyme, certains collaborateurs s’y expriment anonymement, tout en s’engageant à respecter les règles usuelles de la bonne pratique journalistique.

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