par La Conservation
Levée de boucliers contre le baptême (?) du lac Ontario.
Eh bien non! justement, le mieux serait de ne tenir aucun compte d’un tel caprice.
Voir se fâcher contre eux n’apaise pas les führers mais nourrit au contraire leur fureur.
Quelques rappels historiques et aperçus scientifiques…
Antécédents onomastiques
(La science des noms propres… Récapitulation sommaire plus bas…)
Le patronyme par alliance conjugale
Dans le monde occidental et ailleurs, jusqu’à il n’y a guère, quand une femme se mariait, elle perdait son nom en prenant celui de son mari.
Sous le code Napoléon, elle lui confiait aussi plus ou moins jusqu’à la gérance de ses biens propres. Seul un contrat de mariage en bonne et due forme pouvait la faire échapper à cette aliénation. Ce terme juridique « désigne le transfert de la propriété d’un bien ou d’un droit d’une personne à une autre. Une personne qui « aliène » un bien s’en sépare juridiquement. »
Ironiquement, en santé mentale, il « désigne un état où l’individu est étranger à lui-même ou coupé de la réalité sociale et psychologique. »
Commentaire : à part quelques féministes de plus en plus nombreuses et de rares masculinistes de moins en moins évanescents, le commun des mortels admettait la situation comme allant de soi, sinon normale. À preuve? La déclaration assez courante de la mariée : « Je te remercie, mon cher époux, de m’avoir donné ton nom et j’en suis fière… » (Et l’intéressé de bomber le torse…)
Tous les pays occidentaux et développés ayant banni cette règle, on peut s’étonner que l’habitude se soit plus ou moins largement maintenue dans des pays où nombre de femmes continuent à « adopter » le patronyme de leur mari. La cause en est peut-être le maintien du « double mariage » (civil d’abord, avant de pouvoir être religieux.) Au Québec, pays où le mariage par un ministre du culte a considérablement régressé, l’office dévolu au « célébrant autorisé » passe plus ou moins pour une activité parmi les autres d’une grande fête des familles… Sans parler du record des unions de fait…
La perversion sociolinguistique de la communication
Dans le domaine public, en remplaçant « les termes quotidiens et neutres comme « Bonjour » (Guten Tag) ou « Au revoir » par la formule « Heil Hitler », le régime nazi a imposé « d’invoquer le nom du dictateur au cœur de la vie privée et des interactions banales (comme entrer dans un magasin ou saluer son voisin.) » Ce faisant, « le régime détruisait la neutralité des échanges pour y substituer un contrôle de loyauté permanent. »
Ces deux cas bien connus d’aliénation soulignent bien que les changements onomastiques ne sont pas anodins mais mènent à la perversion des relations interpersonnelles et collectives (d’après Tilman Allert…)
Ces évocations – passée de mode pour l’une aujourd’hui, et historiquement choquante pour l’autre – n’est pas sans en rappeler une qui passe pour courante encore de nos jours : dans le sud des pays germaniques catholiques (Bavière et Autriche notamment), il est tout à fait courant de se saluer par Grüßgott, mot-à-mot « Que Dieu te salue! » L’usage en remonte à l’époque où – grâce à la règle du Cujus regio, ejus religio – les souverains exerçaient leur pouvoir jusque dans la pratique religieuse de leurs sujets.
Autre exemple de banalisation de signification… Plus près de nous, « Ça va!? » est devenu un corollaire des formules de politesse. Si une bonne partie de la population y pensait sérieusement, elle ne pourrait donner d’autre réponse que : « Merci, mais décidément tout va mal de par le monde… » ou encore « Comment peut-on actuellement poser une telle question? » Ce qui prouve qu’on peut facilement évacuer tout ce que mots et phrases véhiculent de dramatique.
Nos ancêtres ayant été prolifiques non seulement par la fécondité familiale, leurs patronymes ont aussi essaimé un peu partout sur le continent. « Juneau (Capitale de l’Alaska) a été nommée en l’honneur de JoeJuneau (né Joseph Juneau à Saint-Paul-l’Ermite, Québec), le chercheur d’or et prospecteur qui a cofondé la ville. » La liste est particulièrement longue…
Au bord du lac Champlain, dans l’état du Vermont – où l’antéposition de l’adjectif rappelle un état syntaxique ancien… Capitale : Montpelier (sic!) -, la pittoresque localité de Vergennes a été nommée en l’honneur du comte, ministre des Affaires étrangères de Louis XVI, qui a envoyé La Fayette soutenir les insurgés américains.
La fossilisation historique
À force d’être passés dans l’usage courant, une grande variété de termes rappellent des remous comparables. La linguistique s’est efforcée de classifier les variantes.
Exemple 1 : les doublets frontaliers. Tout près de « notre » lac que nous partageons avec notre voisin, deux localités contiguës se nomment Niagara. Elles ne partageraient désormais plus le même plan d’eau? D’un côté, Niagara-on-the-Lake reste au bord du lac Ontario pendant que du côté américain, le toponyme est différent? Pourtant les mêmes eaux baignent les deux rives, la même rivière les unit; et le canal Welland – de ce côté de la frontière terrestre qui passe au milieu de la Rivière – est emprunté indifféremment par des navires naviguant sous les deux pavillons nationaux.
Puisque l’exécutif américain a décidé de rebaptiser sa portion du lac, nous devrions être en droit de lui réclamer de faire de même sur sa portion d’une des chutes les plus célèbres dans le monde. Finies les NIAGARA FALLS! Remplacé par AMERICAN FALLS, un terme déjà en usage et qui désigne expressément la portion états-unienne.
Conséquence : d’ innombrables visiteurs qui projettent de s’y précipiter attirés par le moteur de la célébrité, ne seraient plus redirigés que du côté ontarien! Séquelle du fantasme qui se cache derrière l’opération que tout, enfin presque tout ce qui est possible devienne American : à force d’en « patcher » partout, on finira par ne plus savoir où se rendre. Cette débauche de changements de toponymie finira par faire mal à l’économie de l’Oncle Sam.
Exemple 2 : les endonymes, « nom utilisé par la communauté locale ou l’État où se situe le lieu. »
Le plan d’eau qui sépare La France et la Belgique de la Grande-Bretagne (ou de l’Angleterre, selon le cas… Voir plus bas…), s’appelle Manche d’un côté et English Channel de l’autre . La désignation française est d’origine géographique : « l’appellation « manche » servait autrefois à désigner de nombreux bras de mer ou canaux à travers le monde. Au fil du temps, l’usage a abandonné ce terme pour d’autres » vocables. C’est par « métaphore de la forme » qu’il a été maintenu en français; la désignation anglaise, elle, trempe dans le politique : avec un relent de conquête ou d’appropriation, un peu comme le re-baptême de tout ce qu’il est possible et imaginable en American grâce à l’actuel président : « C’est à moi. Moi seul. Et pas à vous! »
Exemple 3 : divergence linguistique et culturelle
Waterloo est « une commune belge francophone » du Brabant wallon.« Sa portée, presque son sens s’inversent totalement selon que l’on se place du côté français ([watɛʁlo]) ou britannique. » Conséquence : prononcer le toponyme à l’anglaise (/ˌwɔːtərˈluː/) dans le célèbre poème de Victor Hugo consacré à la décisive bataille, est un non-sens phonétique.
Exemple 4 : polyonymie
Un seul et même lieu possède plusieurs noms différents : Aachen // Aix-la-Chapelle.
Ce toponyme tombant sous le couperet de toutes ces subtiles distinctions, l’ancienne capitale de l’ empereur à la barbe fleurie est intéressante à plus d’un titre… Un expatrié ayant fait « l’apprentissage scolaire» premier de Charlemagne dans cette langue, mettra beaucoup de temps à reconnaître le célèbre personnage dans une autre : Karl der Große!
Avec l’intégration européenne, les élèves devraient être sensibilisés à ces faits.
Exemple 5 : exonymie transfrontalière
Sous toutes sortes de circonstances, le même toponyme connaît des variantes, soit réciproques (avec « traduction »), soit asymétriques.
Cas a – : à Görlitz[1], en Allemagne, les quartiers à l’est de la rivière Neiße ont été attribués à la Pologne après la Seconde Guerre mondiale sous le toponyme « en traduction » de Zgorzelec. D’où deux variantes linguistiques (germanique et slave) distinctes. (Exonymie réciproque…)
Cas b – : Allemagne (en français), Germany (en anglais) / Németorság (en hongrois) / Deutschland
Bien que tous ces mots désignent la même entité socio-politique, de subtiles nuances les divisent :
Deutschland désigne étymologiquement le parler populaire, « donc historiquement « la terre dont le peuple parle la langue du peuple ». »
Allemagne : les Alamans ont été « l’un des premiers peuples germaniques que les ancêtres des Français ont affrontés et côtoyés le long du Rhin. »
Germania a été « popularisé par Jules César et l’historien Tacite. »
Németország : pour les tribus des anciens peuples slaves d’Europe centrale, « les tribus germaniques parlaient une langue totalement incompréhensible. » On les considérait donc comme « muets »!
Ce qu’aucun de ces termes ne signale, c’est que les Allemands sont des Francs, mot germanique qui désignait les hommes libres « par opposition à l’esclave ou au sujet soumis à l’Empire romain. » Et c’est de là que vient France! Dont Lutèce est devenue la capitale, Paris!
« Après le partage de l’empire de Charlemagne en 843 (traité de Verdun), la Francie occidentale a progressivement pris le simple nom de Francie, puis de France. » En Allemagne même, le mot est très fréquent dans la toponymie (Exemple : Frankfurt – le gué des Francs -.) La Franconie – Franken – est l’une des régions les plus riches du point de vue culturel et historique : Bayreuth, Nuremberg (Nürnberg), Wurtzbourg (Würzburg) et Bamberg (inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO). » Historiquement – ou plus exactement, onomastiquement -, les Français sont donc cousins…
Exemple 6 : convergence linguistique et culturelle
Il y a presque mille ans à quelques décennies près, le texte fondateur du Pacte fédéral d’alliance perpétuelle helvétique est considéré comme le lieu de naissance de la Suisse. En 1291, les représentants des trois cantons originels — Uri, Schwytz et Unterwald — auraient scellé un pacte d’alliance fondateur contre les Habsbourg dans la Prairie du Grütli. Devenu pays multilingue, le Lac des Quatre-Cantons se dit en allemand Vierwaldstättersee, en iItalien Lago dei Quattro Cantoni (ou Lago di Lucerna), en romanche Lai dals Quatter Chantuns. Loin d’entériner une scission, cette diversité linguistique consacre au contraire l’unité politique de la première démocratie occidentale.
Profitons de l’occasion pour rappeler à nos voisins [encore] nos amis, qu’ils se vantent un peu trop facilement d’avoir été les premiers. Historiquement, le Boston tea party n’est le jalon que de la seconde démocratie! Résistera-t-elle aussi longtemps que celle des Helvètes?
Autre phénomène récemment mis en lumière par un événement culturel pour la frontière délimitant des langues différentes dont la désignation est la même (un linguiste dirait le signifiant…), mais le signe différent. Dunkerque (= « l’église des dunes »…) s’appelait Duinkerke lorsqu’elle se trouvait en région flamande autrefois. Et le récent film de Christopher Nolan, Dunkirk, prouve que même les étrangers peuvent s’en mêler… Comme le dit si bien le populaire, « Il n’y a rien là… », sauf qu’en traduction anglaise, il pourrait linguistiquement passer pour ambigu pour un francophone.
Des villes trilingues se targuent même d’autant de variantes officielles : en Transylvanie, Temesvár (hongrois et – l’accent en moins – allemand), Timișoara (roumain) et historiquement Temeschburg (sans oublier une variante serbe usuelle…)
Exemple 7 : le « Gouverneur » du 51e État?
a – notre « Gouverneur » est un Premier Ministre
L’ équivalent du Président américain. Point final.
b – nos provinces sont des États.
Si on donnait suite aux Américains qui déclarent vouloir émigrer chez nous, les leçons à en tirer seraient réciproques. Et si – politique-fiction – des États entiers voulaient faire le saut, on aurait encore plus de surprises…
« Bienvenue! Comme chez vous, chaque province a une capitale, un gouvernement, un Premier ministre (à l’image du gouverneur américain), une administration publique, un système judiciaire partiellement propre. Et d’innombrables lois, règlements, qui nous distinguent les uns des autres. »
Réponse : « Alors vous êtes à notre image un pays à États?! »
Réplique : « D’accord, vous venez chez nous, et vous restez des États . » Et nous le deviendrions aussi enfin conformément à notre forme de gouvernements (au pluriel parce que fédéral avec des juridictions plus ou moins bien délimitées.)
L’opération serait cocasse : notre système n’étant pas si différent, bien au contraire, on se rendrait compte que le terme de province ne convient plus. C’était encore bien le cas du Haut- et du Bas-Canada où Londres avait la mainmise sur l’essentiel de la gestion de l’état.
Mais, les choses ont bien changé avec les Pères fondateurs de la Confédération : se sont-ils inspirés de la Constitution américaine? En 1.914, le Canada n’a pas déclaré la guerre à l’Allemagne : il y est entré automatiquement à la suite de la Grande-Bretagne. En 1.939, c’est au contraire le gouvernement canadien, dirigé par le premier ministre Mackenzie King, qui l’a fait le 10 septembre 1939 pour combattre aux côtés de la Grande-Bretagne.
Depuis le rapatriement de la Constitution, il ne reste plus que des liens symboliques coûteux (comme les frais de représentation et de sécurité pharaoniques lorsque se présente le souverain ou l’un de ses pairs) ou plus ou moins irritants (par exemple que toute publication ultimement payée par les citoyens reçoit le sceau du Copyright de Sa Majesté… Restent les billets de banque et les timbres-poste…)
Conclusion : l’adoucissement (ou lénition) linguistique
Ce terme désigne l’affaiblissement des phonèmes qui provoque, entre autres, le raccourcissement des mots (troncation…) Transposé à l’onomastique, il cautionne le fait que, quoi qu’il arrive, les choses se tasseront et le fracas oublié.
Lac d’Amérique? Chez nous, l’allonymie consacrerait la frontière comme une barrière nouvelle alors que, économiquement, traditionnellement, de nombreux liens unissent les deux pays. Laissons se dissiper la brume qui trouble la sérénité des Grands Lacs. Cette insulte inacceptable pour certains qui nous a fait évoquer nombre de variantes plutôt techniques ci-dessus, dissimule une vérité beaucoup plus simple : sauf pour les deux premiers cas évoqués, vaudrait mieux considérer qu’« il n’y a rien là » et que ça ne vaut même pas la peine d’en parler.
RÉCAPITULATION
Guten Tag! / Heil Hitler!
Grüßgott
Juneau
Champlain (lac) / Vergennes / Vermont / Montpelier
Chutes Niagara / American Falls
Manche / English Channel
Aachen / Aix-la-Chapelle
Charlemagne / Karl der Große
Görlitz / Zgorzelec
Église de la Sainte-Trinité / Dreifaltigskeitkirche
Allemagne / Germany / Németország / Deutschland
Lac des Quatre-Cantons / Vierwaldstättersee /Lago dei Quattro Cantoni (ou Lago di Lucerna) /Lai dals Quatter Chantuns
Dunkerque /Duinkerke /Dunkirk
Temesvár / Timișoara / Temeschburg
Premier Ministre / President
État / Province
Lac Ontario / American Lake
Et si on faisait de même pour tout le chaos médiatique soulevé par notre incohérent et prolifique voisin du Sud, on dormirait beaucoup plus tranquille et on n’aurait à s’occuper que de nos petites affaires…
C’est d’ailleurs la politique de La Conservation d’ignorer de tels faits.
Et (bis) voir se fâcher contre eux n’apaise pas les führers mais nourrit au contraire leur fureur.
© www.laconservation.ca – 2.026
Voir À propos.
[1] – Ce cas-type et célèbre pour toutes sortes de raisons recèle une autre curiosité. Dans la Dreifaltigskeitkirche – Église de la Sainte-Trinité… (sic!) -, on trouve une statuette intitulée Christus in der Rast (… en repos…) qui déclenche immanquablement :
« Rodin a sculpté du bois? »

Wikipédia
Non! Il s’agit d’une statuette des années 1.500 dans l’esprit sinon la lettre des maîtres-sculpteurs de Naumburg, basilique-musée qui vaut le déplacement.
Les Christ de pitié sont légion. La parenté de celui-ci avec la célèbre statue de Rodin s’explique-t-elle par ses liens étroits avec l’Allemagne? (Il y a même voyagé, mais plus tard.)
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