Un seul dirigeant politique occupe l’essentiel de l’espace médiatique mondial par un flux de messages et de tweets qui le vampirisent. Contre ce culte de la personnalité basé sur des événements provoqués pour(?) pouvoir les diffuser et les commenter ou sur des faits dissimulés pour(?) pouvoir y échapper, LA CONSERVATION a choisi de prendre le maquis du pseudonyme. Pour rendre la pareille à l’inverse, certains collaborateurs s’expriment anonymement, tout en s’engageant à respecter les règles usuelles de la bonne pratique journalistique.
Par Antal
Ce qui sépare ces deux presque voisins? la mer d’Azov (« extension peu profonde de la mer Noire » en travers desquels La Russie a construit le pont du Détroit de Kertch), le Caucase et la mer Caspienne… zone où s’est exercée la turbulente influence postsoviétique. Ce qui les lie? l’invasion de l’Ukraine par la Russie (Crimée) puis de l’Ukraine elle-même et les récents bombardements américains à Téhéran et sur le reste de l’Iran. Ce qui les re-lie? l’occupation du champ médiatique : la Crimée et l’Ukraine militairement occupées l’ayant très largement vampirisé pendant une décennie, l’Iran a subitement pris le relais lorsqu’a été déclenchée l’Opération Epic Fury le 28 février 2026. Dénominateur commun : l’avalanche de tweets et de textos du turbulent locataire de la Maison Blanche.
Mais dans le complexe écheveau des tractations et de leurs comptes-rendus médiatiques, ce qui les noue plus que tout, de manière plus discrète mais aussi plus fondamentale, ce sont les négociations pour le Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) Petit retour en arrière pour le suivi…
Le mémorandum de Budapest : un « traité » pour l’Ukraine?
Par cet accord signé à Budapest le 5 décembre 1994, les grandes puissances s’engagent envers l’Ukraine à « respecter son indépendance et sa souveraineté ainsi que ses frontières existantes » (article 1.) En échange, ce pays nouvellement indépendant (ainsi que de deux autres ex-républiques soviétiques) s’engageait à adhérer et à ratifier le TNP. En contrepartie, « la Russie, le Royaume-Uni, l’Irlande du Nord et les États-Unis d’Amérique, réaffirment leur obligation de s’abstenir de recourir […] à l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale […] de l’Ukraine. » Conséquence : les ogives nucléaires ont été transférées en Russie et l’Ukraine a reçu une aide américaine pour le démantèlement de son infrastructure nucléaire (mais est restée coincée avec les menaçantes séquelles de Tchernobyl…) À souligner : le rôle du président ukrainien d’alors. De numéro 2 du Parti communiste, dernier dirigeant de la République socialiste, Leonid Kravtchouk s’est rallié par pragmatisme à la cause nationaliste de Kyiev. Signé sous l’égide du secrétariat de l’Organisation des Nations unies par lui-même et les présidents Bill Clinton et Boris Eltsine, le mémorandum représente donc des négociations apparemment réussies sur les plans international, intérieur et surtout sécuritaire. Apparemment seulement, car l’un des derniers points du mémorandum – qui n’est pas un traité – stipule seulement
- l’« engagement de demander au Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies
d'intervenir immédiatement pour venir en aide à l'Ukraine si celle-ci faisait l'objet d'une agression. »
Il n’en a rien été : après l’annexion de la Crimée puis de l’Ukraine, toutes les résolutions au Conseil de sécurité des Nations unies ont été systématiquement bloquées par le veto de la Russie. Cosignataire du mémorandum.
Étranges coïncidences
Etranges ? En apparence seulement ? Dans l’espace géopolitique : après la chute de l’URSS, les nombreux conflits sanglants impliquant plus ou moins tous la nouvelle Russie, résultaient de conflits territoriaux liés à l’héritage de frontières soviétiques mal adaptées : Haut-Karabakh, Ossétie du Sud, Abkhazie, Géorgie et Tchétchénie. Y compris la Crimée et le Donbass.

Dans le temps : l’invasion de la Crimée précède de peu le Plan d’action global commun (PAGC) conclu entre l’Iran et le groupe P5+1 (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni — plus l’Allemagne). Dans l’accord de Vienne de 2015, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU obtenaient une limitation du programme nucléaire iranien en échange d’une levée des sanctions économiques.
Dans l’espace médiatique : après son trop facile succès militaire au Venezuela, le président américain pouvait bien se prétendre excédé par les présumées tergiversations des ayatollahs. Or, contrairement aux « opération spéciales », la diplomatie est l’art de ne jamais se bousculer pour éviter que la méfiance réciproque ne vienne rompre des fils toujours plus ou moins ténus.
Dans le cycle commémoratif : pur hasard? le décret présidentiel d’Epic fury a été signé un an jour pour jour après que Zelinsky a été malproprement mis à la porte de la Maison Blanche par son « locataire. » Ce jour-là, les États-Unis et l’Ukraine devaient signer un accord sur l’exploitation des minerais du pays en guerre. Comme l’ont transmis les médias en direct, l’échange a rapidement dérapé quand le président américain a reproché à son homologue ukrainien son manque de gratitude. Idem pour les ayatollahs.
Dans le cycle commémoratif : bis? La guerre présumée et les négociations alléguées entre l’Iran et les États-Unis tournent en rond 65 ans après l’épisode de la Baie des Cochons où en quelques jours le pays le plus puissant du monde a subi un cuisant revers face à une armée de « terroristes ». Résultats à part l’humiliation du nouveau président : consolidation du pouvoir du Lider Máximo et liens resserrés entre Cuba et l’Union soviétique. Les gaffes militaires et diplomatiques ne prenant pas de retraite, serait-ce le tour de l’actuel locataire de la Maison Blanche? Une bonne partie de la presse internationale souligne que dans l’état actuel des choses, c’est plutôt l’Iran qui sort vainqueur sur de nombreux plans, y compris intérieur…
Et les réparations?
Gestes humanitaires de reconstruction : après la dernière guerre mondiale, avec le plan Marshall; la Bosnie-Herzégovine après 1995; et l’Irak après 2 003, tout nouvel accord – même du TNP – se doit d’inclure des clauses de réparation. C’est une exigence du Corps des Gardiens de la révolution (et probablement aussi de la population ) après les terribles bombardements sur leur pays et le Liban. Mais quand à Gaza l’armée israélienne continue à intervenir pendant que s’enlise le Board of peace censé le reconstruire, les doutes sont sérieux.
Et le plus sérieux de ces doutes, c’est celui des Iraniens qui n’ont aucune raison de faire confiance à ceux avec qui ils ne négocient plus mais qui les ont bombardés. Et qui détiennent l’arme atomique et signent des mémorandums. Et dont les paroles, les engagements, les promesses – comme pour la Crimée et l’Ukraine – ne valent pas plus que le parchemin qu’ils ont paraphé.
Ironie des hypocrisies ?
Le Président Poutine n’a pas manqué de condamner l’« agression non provoquée » et la « violation cynique de la morale et du droit international » des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran. Pour les assaillants, elles ne différent en rien de sa propre formule : « opération spéciale… » (Quoique… le Commander in Chief aime bien la guerre au point d’avoir renommé ainsi son Ministère de la Défense…)
Il y a beaucoup plus longtemps, les belligérants de la Première Guerre mondiale signaient un armistice le 11 décembre 1918. Le 10 décembre, les troupes allemandes de retour à Berlin y ont défilé accueillies par une foule nombreuse et des fleurs. Et le discours du chancelier Friedrich Ebert : « Aucun ennemi ne vous a vaincus ! Vous rentrez invaincus du champ de bataille ». (Mais ils n’ont rien gagné non plus à part d’avoir réussi à envahir et la Belgique et tout le nord-est de la France avec de considérables bouleversements…) Ce point de vue allemand, conforme au terrain militaire et à la définition même d’un armistice (« convention signée mettant fin à des hostilités… »), n’était pas faux. Véridique, l’état d’épuisement de toutes les parties participant au conflit, toutes déjà plus ou moins décimées par de vains et barbares combats et la grippe espagnole. (Sauf peut-être les Américains qui l’auraient introduite avec quelques soldats contaminés.)
À strictement parler, ce que les Puissances centrales ont vraiment perdu, ce n’est pas la guerre, mais les prétendus traités de paix qui les ont cantonnées au rang de vaincues. À vaguement conjecturer, l’inverse pourrait-il arriver aux Américains? Leur président ne claironne-t-il pas jour après jour qu’il a gagné? alors que sur l’eau sa flotte reçoit des ordres chaque fois contradictoires et que, sur le terrain, ses émissaires non seulement piétinent, mais qu’ils ne se sont même pas rendus en face de leur vis-à-vis… Ce que la coûteuse guerre prétend avoir emporté, la diplomatie, avec d’incalculables et imprévisibles conséquences, peut encore une fois le perdre…
Des irascibles responsables des armes les plus puissantes
Ceux qui, occasionnellement, font le rapprochement entre le locataire de la Maison Blanche et le moustachu de Berlin, omettent de souligner que ce dernier était extrêmement méthodique. Du moins qu’il avait su s’entourer d’une équipe qui l’était à l’extrême. Ce n’est pas le cas du premier. Mais ce qu’ils ont en commun, c’est – tant sur les plans personnel, public que diplomatique – l’usage systématique de l’attaque tactique par la colère et même l’insulte dont l’épisode Zelenski est le meilleur exemple. Avant Munich, celles du dictateur allemand évoquaient sa résolution de détruire la Tchécoslovaquie par une guerre totale. Propos aussi apocalyptiques que celui de l’Américain déclarant qu’« une civilisation entière va mourir ce soir, pour ne jamais renaître. » L’un disposait à l’époque de l’armée la plus puissante en Europe. L’autre aujourd’hui de l’arsenal atomique qu’il ne veut pas voir entre les mains de son lointain adversaire qui y aspire; alors que – secret de polichinelle – son plus proche allié ou ennemi juré (c’est selon), Israël, est largement considéré comme possédant l’arme nucléaire. Dans ces circonstances, que vaut le parapluie du TNP et de tout autre traité pour le maintien de la paix mondiale?
P. S. Une histoire qui se répétera?
Comme l’a signalé une part de la presse, « le protocole » signé électroniquement à distance entre les États-Unis et l’Iran le 17 juin 2 026, n’est en fait qu’un mémorandum exigeant que les parties continuent à négocier au moins 60 jours pour « un accord final et définitif. » L’enjeu étant autant d’importance que celui de Budapest, et impliquant de surcroît l’état atomique – encore – le puissant, quel sort attend l’indispensable « traité pour le maintien de la paix et de l’économie mondiales? (bis). » Voir autre texte de laconservation.ca sur l’édifice de prestige – la Galerie des Glaces à Versailles – où l’accord du 17 juin a été signé.
Laisser un commentaire